FREDRIK VANGER |
OHAN VANGER |
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(1886-1964) |
(1884-1956) |
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ép.Ulrika |
ép. Gerda |
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(1885-1969) |
(1888-1960) |
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Richard (1907-1940) |
Sofia (1909-1977) |
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ép. Margareta |
ép.Åke Sjögren |
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(1906-1959) |
(1906-1967) |
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Gottfried |
Magnus Sjögren |
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(1927-1965) |
(1929-1994) |
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ép.Isabella (1928-) |
Sara Sjögren(1931-) |
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Erik Sjögren (1951-) |
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Håkan Sjögren (1955-) |
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Martin (1948-) |
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Harriet(1950-) |
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Märit(1911-1988) |
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Harald(1911-) |
ép.Algot Günther |
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ép.Ingrid |
(1904-1987) |
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(1925-1992) |
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Ossian Günther (1930-) |
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Birger(1939-) |
ép.Agnes(1933-) |
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Cecilia(1946-) |
Jakob Günther(1952) |
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Anita(1948-) |
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Greger(1912-1974) |
Ingrid(1916-1990) |
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ép.Gerda(1922-) |
ép.Harry Karlman |
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(1912-1984) |
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Alexander (1946-) |
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Gunnar Karlman(1942 ) |
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Maria Karlman(1944-) |
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Gustav (1918-1955) |
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pas marié, sans enfants |
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Henrik (1920-) |
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ép. Edith (1921-1958) |
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sans enfants |
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MIKAEL BLOMKVIST SE RÉVEILLA à 9 heures le mercredi matin quand le technicien de Telia frappa à la porte pour installer la prise téléphonique et le modem ADSL. À 11 heures il pouvait se connecter et ne se sentait plus totalement handicapé d’un point de vue professionnel. Le téléphone, par contre, restait silencieux. Erika n’avait pas répondu à ses appels depuis une semaine. Elle devait vraiment être fâchée. Il commençait aussi à se sentir tête de lard et refusait de l’appeler au bureau ; tant qu’il l’appelait sur son portable, elle pouvait voir que c’était lui et choisir si elle voulait répondre ou pas. C’était donc qu’elle ne voulait pas.
Quoi qu’il en soit, il ouvrit sa boîte aux lettres et passa en revue les trois cent cinquante mails qui lui avaient été adressés pendant la semaine passée. Il en conserva une douzaine, le reste était des spams ou des mailings auxquels il était abonné. Le premier mail qu’il ouvrit était de demokrat88@yahoo comet disait : J’ESPÈRE QU’AU TROU ON TE FERA SUCER DES BITES SALOPARD DE COMMUNISTE. Mikael archiva le mail dans un dossier intitulé Critique intelligente.
Il écrivit un court message à erika.berger@millenium.se.
[Salut Ricky. Je suppose que tu m’en veux à mort puisque tu ne me rappelles pas. Je voudrais juste te dire que maintenant j’ai le Net et je suis joignable par mails si tu te sens de me pardonner. À part cela, Hedeby est un petit coin rustique qui vaut le détour. M.]
À l’heure du déjeuner, il rangea son iBook dans la sacoche et gagna le café Susanne, où il prit ses quartiers à la table du coin habituelle. Quand Susanne lui servit son café avec un sandwich, elle jeta un regard curieux sur l’ordinateur et demanda sur quoi il travaillait. Mikael utilisa pour la première fois sa couverture et expliqua qu’il était employé par Henrik Vanger pour écrire une biographie. Ils échangèrent des politesses. Susanne invita Mikael à faire appel à elle quand il serait prêt pour les véritables révélations.
— Je sers les Vanger depuis trente-cinq ans et je connais la plupart des ragots sur la famille, dit-elle avant de regagner sa cuisine d’un pas chaloupé.
LE TABLEAU QUE MIKAEL avait dessiné indiquait que la famille Vanger s’évertuait à produire sans cesse de nouveaux rejetons. Avec les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants – qu’il ne se donna pas la peine de mentionner –, les frères Fredrik et Johan Vanger avaient environ cinquante descendants. Mikael constata aussi que dans la famille on avait tendance à vivre très vieux. Fredrik Vanger était mort à soixante-dix-huit ans, son frère Johan à soixante-douze. Ulrika Vanger était morte à quatre-vingt-quatre ans. Des deux frères encore en vie, Harald Vanger avait quatre-vingt-douze ans et Henrik Vanger quatre-vingt-deux.
La seule réelle exception était Gustav, le frère de Henrik, mort d’une affection pulmonaire à l’âge de trente-sept ans. Henrik lui avait expliqué que Gustav avait toujours été de santé fragile et qu’il avait suivi sa propre voie, quelque peu en marge du reste de la famille. Il était resté célibataire sans enfants.
Pour le reste, ceux qui étaient morts jeunes avaient disparu pour d’autres raisons que des maladies. Richard Vanger était tombé comme volontaire durant la guerre d’Hiver de Finlande, à trente-quatre ans seulement. Gottfried Vanger, le père de Harriet, s’était noyé l’année précédant la disparition de sa fille. Et Harriet elle-même n’était alors âgée que de seize ans. Mikael nota l’étrange similitude dans cette branche de la famille où grand-père, père et fille avaient été victimes d’accidents. De Richard ne restait que Martin Vanger, qui à cinquante-cinq ans n’était toujours pas marié et n’avait pas d’enfants. Henrik Vanger lui avait cependant appris que Martin avait une compagne, une femme qui habitait à Hedestad.
Martin Vanger avait dix-huit ans quand sa sœur avait disparu. Il faisait partie des quelques rares parents proches qui assez certainement pouvaient être rayés de la liste de ceux qu’on pouvait associer à sa disparition. Cet automne-là, il habitait à Uppsala, il était en terminale au lycée. Il devait prendre part à la réunion de famille, mais n’était arrivé que tard dans l’après-midi et se trouvait donc parmi les spectateurs du mauvais côté du pont pendant l’heure critique où sa sœur s’était volatilisée.
Mikael nota deux autres particularités dans l’arbre généalogique. La première était que les mariages semblaient être à vie ; aucun membre de la famille Vanger n’avait jamais divorcé, ni ne s’était remarié, même quand le partenaire était mort jeune. Mikael se demanda quelle fréquence les statistiques générales indiquaient. Cécilia Vanger vivait séparée de son mari depuis plusieurs années mais, si Mikael avait bien compris, ils étaient toujours mariés.
L’autre particularité était que la famille semblait géographiquement éclatée entre le côté « hommes » et le côté « femmes ». Les descendants de Fredrik Vanger, auxquels appartenait Henrik, avaient traditionnellement joué un rôle de premier plan dans l’entreprise et avaient principalement habité à Hedestad ou dans les environs. Les membres de la branche Johan Vanger – uniquement des filles à la première génération – avaient essaimé vers d’autres coins du pays ; ils habitaient à Stockholm, Malmö et Göteborg ou à l’étranger, et ne venaient à Hedestad que pour les vacances d’été et des réunions importantes concernant le groupe. Ingrid Vanger était une exception, dont le fils Gunnar Karlman habitait à Hedestad. Il était rédacteur en chef du journal local.
Hedestads-Kuriren.
En conclusion de son enquête personnelle, Henrik notait que le « motif caché du meurtre de Harriet » était peut-être à rechercher dans la structure de l’entreprise et le fait qu’il avait signalé très tôt les qualités exceptionnelles de Harriet. L’intention était peut-être de nuire à Henrik lui-même, ou bien Harriet avait découvert une sorte d’information sensible touchant au groupe et constituait ainsi un danger pour quelqu’un. Tout cela n’était que des spéculations mais, partant de cette hypothèse, il avait néanmoins identifié un cercle de treize personnes qu’il présentait comme « particulièrement intéressantes ».
L’entretien de la veille avec Henrik Vanger avait aussi éclairé Mikael sur un autre point. Depuis leur tout premier entretien, le vieil homme avait parlé de sa famille dans des termes si méprisants et dégradants que c’en était bizarre. Mikael s’était demandé si les soupçons du patriarche envers sa famille concernant la disparition de Harriet avaient fait flancher sa jugeote, mais maintenant il commençait à comprendre que Henrik Vanger avait en réalité une appréciation d’une clairvoyance stupéfiante.
L’image qui était en train de se dessiner révélait une famille jouissant d’une réussite sociale et économique mais qui, au quotidien, était manifestement en plein dysfonctionnement.
LE PÈRE DE HENRIK VANGER, homme froid et insensible, avait engendré ses enfants puis abandonné à son épouse le soin de s’occuper de leur éducation et de leur bien-être. Avant l’âge de seize ans, ils n’avaient guère vu leur père, sauf à l’occasion de fêtes de famille particulières où l’on tenait à ce qu’ils soient présents tout en restant invisibles. Henrik Vanger ne se souvenait pas de son père comme de quelqu’un ayant d’une manière ou d’une autre exprimé une forme d’amour ; en revanche, il s’était souvent entendu traiter d’incompétent et il avait été la cible de critiques anéantissantes. Les châtiments corporels étaient rares, puisque pas nécessaires. Les seules fois où il avait gagné le respect de son père plus tard dans la vie, c’était quand il avait œuvré pour le groupe Vanger.
Le frère le plus âgé, Richard, s’était révolté. Après une querelle dont on n’avait jamais discuté la raison dans la famille, Richard était parti pour Uppsala avec l’intention d’y faire des études. Il y avait entamé la carrière nazie dont Henrik Vanger avait déjà parlé à Mikael, et qui plus tard allait le mener aux tranchées de la guerre d’Hiver de Finlande.
Ce que le vieil homme n’avait pas raconté tout de suite, c’était que deux autres frères avaient emprunté des chemins identiques.
Harald Vanger et son frère Greger avaient suivi les traces de leur grand frère à Uppsala en 1930. Harald et Greger avaient été très proches, mais Henrik Vanger ne savait pas dire s’ils avaient beaucoup fréquenté Richard. Il était établi que les frères avaient adhéré au mouvement fasciste de Per Engdahl, la Nouvelle Suède. Harald Vanger avait ensuite loyalement suivi Per Engdahl au fil des années, d’abord à l’Union nationale de Suède, puis à l’Opposition suédoise et pour finir au Mouvement néo suédois, quand il fut fondé à la fin de la guerre. Il en resta membre jusqu’à la mort de Per Engdahl dans les années 1990, et par périodes il fut l’un des bailleurs de fonds les plus importants du fascisme suédois rescapé.
Harald Vanger avait fait médecine à Uppsala et s’était presque tout de suite retrouvé dans des cercles qui se passionnaient pour l’hygiène et la biologie des races. À une époque, il travaillait à l’Institut suédois de biologie des races et fut, en tant que médecin, un acteur de premier ordre dans la campagne de stérilisation des éléments indésirables de la population.
Citation, Henrik Vanger, cassette 2,02950 :
Harald est allé plus loin que ça. En 1937, il a été le coauteur – sous pseudonyme, Dieu soit loué – d’un livre intitulé La Nouvelle Europe des peuples. Je n’ai appris cela que dans les années 1970. J’ai une copie que tu pourras lire. C’est probablement l’un des livres les plus ignobles qui aient été publiés en suédois. Harald n’y argumente pas seulement en faveur de la stérilisation mais aussi de l’euthanasie – une aide à mourir active pour les personnes qui dérangeaient son goût esthétique et qui ne concordaient pas avec son image du peuple suédois parfait. Un plaidoyer pour un massacre, donc, rédigé dans une prose académique irréprochable et qui contenait tous les arguments médicaux nécessaires. Débarrassez-vous des handicapés. Ne laissez pas la population sami s’étendre ; il y a chez eux des gènes mongols. Les malades mentaux accueilleront la mort comme une libération, n’est-ce pas ? Les femmes aux mœurs dissolues, les bougnoules, les gitans et les juifs – tu vois le tableau. Dans les fantasmes de mon frère, Auschwitz aurait pu se trouver en Dalécarlie.
Après la guerre, Greger Vanger devint professeur et plus tard proviseur du lycée de Hedestad. Henrik pensait qu’il avait abandonné le nazisme depuis la guerre pour rester apolitique. Il mourut en 1974 et ce n’est que lorsque Henrik examina ses papiers qu’il apprit grâce aux lettres conservées que, dans les années 1950, son frère avait adhéré au Parti nordique national, le NRP, une secte sans importance politique mais totalement fêlée, dont il était resté membre jusqu’à sa mort.
Citation, Henrik Vanger, cassette 2, 04167 : « Trois de mes frères étaient donc politiquement déments. Jusqu’où allait leur maladie en d’autres circonstances ? »
Le seul des frères qui dans une certaine mesure trouvait grâce aux yeux de Henrik Vanger était Gustav à la santé fragile, mort des suites d’une maladie pulmonaire en 1955. Gustav ne s’intéressait pas à la politique et apparaissait surtout comme un esprit artistique détourné du monde, sans le moindre intérêt pour les affaires ni pour une activité au sein du groupe Vanger. Mikael demanda à Henrik Vanger :
— Il ne reste que toi et Harald aujourd’hui. Pourquoi est-il revenu vivre à Hedeby ?
— Il est revenu en 1979, peu avant ses soixante-dix ans. La maison lui appartient.
— Ça doit faire bizarre de vivre si près d’un frère qu’on déteste. Henrik Vanger regarda Mikael, surpris.
— Tu m’as mal compris. Je ne déteste pas mon frère. À la rigueur, j’ai de la pitié pour lui. C’est un parfait imbécile et c’est lui qui me hait.
— Il te hait ?
— Tout à fait. Je crois que c’est pour ça qu’il est revenu vivre ici. Pour pouvoir passer ses dernières années à me haïr de près.
— Pourquoi est-ce qu’il te hait ?
— Parce que je me suis marié.
— Je crois qu’il va falloir que tu m’expliques.
HENRIK VANGER AVAIT PERDU le contact avec ses frères aînés assez tôt. Il était le seul de la fratrie à révéler des talents pour les affaires – le dernier espoir de son père. Il ne s’intéressait pas à la politique et évitait Uppsala, au lieu de cela il avait choisi d’étudier l’économie à Stockholm. Depuis ses dix-huit ans, il avait passé toutes les vacances comme stagiaire dans l’un des nombreux bureaux du groupe Vanger ou aidé lors des conseils d’administration. Il apprenait tous les dédales de la société familiale.
Le 10 juin 1941 – au beau milieu de la guerre mondiale qui faisait rage –, Henrik fut envoyé en Allemagne pour une visite de six semaines aux bureaux commerciaux du groupe Vanger à Hambourg. Il n’avait alors que vingt et un ans, et l’agent allemand des entreprises Vanger, un vétéran âgé du nom de Hermann Lobach, lui servait de chaperon et de mentor.
— Je ne vais pas te fatiguer avec tous les détails, mais quand j’y suis allé, Hitler et Staline étaient toujours de bons amis, et le front est n’existait pas encore. Tout le monde croyait Hitler invincible. Il y avait un sentiment de… d’optimisme et de désespoir, je crois que ce sont les mots qui conviennent. Plus d’un demi-siècle après, il est toujours difficile de mettre des mots sur les atmosphères qui régnaient. Ne te méprends pas – je n’ai jamais été nazi et Hitler apparaissait à mes yeux comme un ridicule personnage d’opérette. Mais il était difficile de ne pas être contaminé par la foi en l’avenir qui régnait parmi les gens ordinaires à Hambourg. La guerre s’approchait tout doucement et plusieurs bombardements eurent lieu au cours de mon séjour à Hambourg, malgré cela les gens semblaient penser que c’était un moment d’irritation passager – la paix allait bientôt venir et Hitler allait instaurer sa Neuropa, la nouvelle Europe. Les gens voulaient croire que Hitler était Dieu. C’est ce que laissait entendre la propagande.
Henrik Vanger ouvrit l’un de ses nombreux albums de photos.
— Voici Hermann Lobach. Il a disparu en 1944, tué et enseveli probablement lors d’un bombardement. Nous n’avons jamais su quel fut son sort. Au cours de mon séjour à Hambourg, je suis devenu très proche de lui. J’avais une chambre dans son appartement somptueux dans les quartiers où résidaient les familles aisées. Nous nous voyions quotidiennement. Il était aussi peu nazi que moi, mais il était membre du parti nazi par commodité. La carte de membre ouvrait des portes et facilitait ses possibilités de faire des affaires pour le compte du groupe Vanger – et des affaires, c’est exactement ce que nous faisions. Nous construisions des wagons pour leurs trains – je me suis toujours demandé si des wagons sont partis à destination de la Pologne. Nous vendions du tissu pour leurs uniformes et des tubes cathodiques pour leurs postes de radio – mais officiellement nous ne savions pas à quoi servait la marchandise. Et Hermann Lobach savait s’y prendre pour mener à bon port un contrat, il était distrayant et jovial. Le nazi parfait. Petit à petit, je compris qu’il était aussi un homme qui essayait désespérément de cacher un secret.
Dans la nuit du 22 juin 1941, Hermann Lobach est venu frapper à la porte de ma chambre et m’a réveillé. Ma chambre jouxtait celle de sa femme et il m’a fait signe de ne pas faire de bruit, de m’habiller et de le suivre. Nous sommes descendus au rez-de-chaussée et nous sommes installés dans un petit fumoir. Manifestement, Lobach était resté éveillé toute la nuit. Il avait allumé la radio et j’ai compris que quelque chose de dramatique s’était passé. L’opération Barbarossa avait débuté. L’Allemagne avait attaqué l’Union soviétique pendant le week-end de la Saint-Jean. Henrik Vanger fit un geste d’impuissance avec la main.
— Hermann Lobach a sorti deux verres et nous a versé des schnaps généreux. De toute évidence, il était secoué. Quand je lui ai demandé quelles pourraient être les conséquences, il m’a répondu avec lucidité que cela signifiait la fin pour l’Allemagne et pour le nazisme. Je ne l’ai cru qu’à moitié – Hitler semblait invincible – mais Lobach a trinqué avec moi à la défaite de l’Allemagne. Ensuite il s’est attelé aux choses pratiques.
Mikael hocha la tête pour indiquer qu’il suivait l’histoire.
— Premièrement, il n’avait aucune possibilité de contacter mon père pour des instructions, mais de son propre chef il avait décidé d’interrompre mon séjour en Allemagne et de me renvoyer chez moi dès que possible. Deuxièmement, il voulait me demander de lui rendre un service.
Henrik Vanger montra un portrait jauni et écorné d’une femme brune vue de trois quarts.
— Hermann Lobach était marié depuis quarante ans, mais en 1919 il avait rencontré une femme qui avait la moitié de son âge et qui était d’une beauté ravageuse. Il est tombé fou amoureux d’elle. Elle n’était qu’une pauvre et modeste couturière. Lobach lui a fait la cour et, comme tant d’autres hommes fortunés, il avait les moyens de l’installer dans un appartement à une distance commode de son bureau. Elle est devenue sa maîtresse. En 1921, elle a mis au monde une fille, qui fut appelée Edith.
— Homme riche d’un certain âge, jeune femme pauvre et un enfant de l’amour – ça n’a pas dû causer un grand scandale, même dans les années 1940, commenta Mikael.
— C’est vrai. S’il n’y avait pas eu un problème. La femme était juive et Lobach était par conséquent père d’une fille juive au beau milieu de l’Allemagne nazie. Concrètement, il était un traître à sa race.
— Ah – ça change tout. Que s’est-il passé ?
— La mère d’Edith a été arrêtée en 1939. Elle a disparu et on se doute de ce qui lui est arrivé. Tout le monde savait qu’elle avait une fille qui n’avait pas encore été inscrite sur les listes de transport, et cette jeune fille était donc recherchée par la section de la Gestapo affectée à la traque des Juifs en fuite. En été 1941, la semaine même où je suis arrivé à Hambourg, ils avaient fait le lien entre la mère d’Edith et Hermann Lobach et il avait été convoqué pour interrogatoire. Il avait reconnu la liaison et la paternité, mais avait déclaré qu’il n’avait pas la moindre idée de l’endroit où sa fille se trouvait et qu’il n’avait pas eu de contact avec elle depuis dix ans.
— Et où se trouvait-elle ?
— Je l’avais croisée tous les jours au domicile de Lobach. Une fille de vingt ans mignonne et calme qui faisait le ménage dans ma chambre et aidait à servir au dîner. En 1937, les persécutions des Juifs duraient depuis plusieurs années et la mère d’Edith avait supplié Hermann de l’aider. Et il l’avait aidée – Lobach aimait sa fille illégitime autant que ses enfants légitimes. Il l’avait cachée à l’endroit le plus invraisemblable – devant le nez de tout le monde. Il s’était procuré de faux papiers et l’avait engagée comme bonne.
— Sa femme savait qui elle était ?
— Non, elle ignorait tout de l’arrangement.
— Et ensuite, que s’est-il passé ?
— Cela avait fonctionné pendant quatre ans, mais Lobach sentait que le piège se resserrait. D’ici peu, la Gestapo viendrait frapper à sa porte. Voilà tout ce qu’il m’a raconté cette nuit-là, à quelques semaines de mon départ pour la Suède. Puis il a fait venir sa fille et nous a présentés. Elle était très timide et n’a même pas osé croiser mon regard. Lobach m’a supplié de sauver sa vie.
— Comment ?
— Il avait tout arrangé. Selon ses plans, je devais rester encore trois semaines et ensuite prendre le train de nuit pour Copenhague puis le ferry pour traverser le Sund – un voyage assez anodin même en temps de guerre. Deux jours après notre conversation, un cargo dont le groupe Vanger était le propriétaire devait cependant quitter Hambourg à destination de la Suède. Lobach voulait me renvoyer avec le cargo, pour que je quitte l’Allemagne sans tarder. Tout changement dans des projets de voyage devait être approuvé par les services de sécurité ; des tracas bureaucratiques mais pas un problème insurmontable. Lobach tenait à me faire monter à bord du navire.
— Avec Edith, je suppose.
— Edith a embarqué illégalement, cachée dans une des trois cents caisses contenant des pièces pour machines. Ma tâche était de la protéger si elle était découverte avant que nous ayons quitté les eaux territoriales de l’Allemagne et d’empêcher le capitaine de faire une bêtise. Sinon, je devais attendre jusqu’à ce que nous soyons à bonne distance de l’Allemagne avant de la laisser sortir.
— Bon.
— Ça paraissait simple, mais ce fut un voyage cauchemardesque. Le capitaine s’appelait Oskar Granath, et il était loin d’être ravi d’avoir soudain la responsabilité de l’héritier arrogant de son employeur. Nous avons quitté Hambourg vers 9 heures un soir d’été. Nous étions en train de quitter le port lorsque les sirènes d’alerte aérienne se sont mises à hurler. Un raid anglais – le pire que j’aie vécu, et le port était évidemment un objectif prioritaire. Je n’exagère pas en disant que j’ai failli pisser dans mon froc quand des bombes ont commencé à éclater tout près. Mais, d’une façon ou d’une autre, nous nous en sommes sortis et, après une panne de moteur et une horrible nuit de tempête dans des eaux truffées de mines, nous sommes arrivés en Suède, à Karlskrona, le lendemain après-midi. Maintenant tu vas me demander ce qui est arrivé à la fille.
— Je crois le savoir déjà.
— Mon père est devenu fou furieux, bien entendu. Mon acte insensé faisait courir des risques énormes. Et la fille pouvait être extradée à n’importe quel moment – songe qu’on était en 1941. Mais à ce stade, j’étais aussi fou amoureux d’elle que Lobach l’avait été de sa mère. Je l’ai demandée en mariage et j’ai posé un ultimatum à mon père – soit il acceptait le mariage, soit il se trouvait un autre jeune espoir pour l’entreprise familiale. Il a cédé.
— Mais elle est morte ?
— Oui, elle est morte bien trop jeune. En 1958. Nous avons vécu un peu plus de seize années ensemble. Elle avait un problème cardiaque, de naissance. Et je me suis révélé stérile – nous n’avons jamais eu d’enfants. Et c’est pour cela que mon frère me hait.
— Parce que tu t’es marié avec elle.
— Parce que je me suis marié – ce sont ses termes – avec une sale pute de Juive. Pour lui, je trahissais la race, le peuple, la morale et tout ce qu’il défendait.
— Mais il est complètement fou.
— Je ne l’aurais pas mieux dit moi-même.